Premiers mots et premiers souvenirs

C’est dans le journal Cognition que l’on peut lire ce mois le dernier papier du célèbre Professeur Martin Conway, connu notamment pour ses travaux sur la mémoire autobiographique. Dans cette étude, deux expériences sont menées, consistant à évoquer des souvenirs autobiographiques à partir de mots indices qui peuvent être des noms d’objets, de lieux (jardin, cuisine, boutique), d’activités ou encore d’émotions (colère culpabilité, joie) ou d’événements (Noël, anniversaire, rêve). Les sujets sont invités à essayer de se rappeler le plus vieux souvenir lié au mot indice qui leur est donné, et de le dater. Plusieurs études ont déjà montré qu’il était difficile pour un adulte de se rappeler les événements de vie étant survenus avant l’âge de deux ans (peu de souvenirs sont rappelés avant l’âge de 7 ans, et encore moins avant l’âge de 5 ans): c’est ce que l’on appelle l’amnésie infantile, qui a déjà donné lieu à de nombreuses théories explicatives. Ce qui semble être en cause est le développement cérébral, particulièrement critique jusqu’à l’âge de 7 ans pour les régions impliquées dans le traitement des souvenirs. Toutefois, il est clair que les enfants, avant l’âge de 7 ans, sont capables d’avoir des souvenirs d’événements très spécifiques: un déficit de l’encodage ne peut donc expliquer cette amnésie. En fait, le problème ne semble pas être la formation des souvenirs, mais leur représentation dans un système de mémoire à long terme les rendant récupérables. Conway appelle cela l’hypothèse de récupérabilité. Celle-ci postule que la capacité d’un souvenir à devenir récupérable est dépendant du développement du vocabulaire de l’enfant, et donc de sa capacité à nommer ce qu’il vit.  Ce n’est que lorsqu’il parvient à nommer ce qu’il vit que les souvenirs vont pouvoir être récupérés à très long terme au cours de la vie. Si cette hypothèse est vérifiée, on devrait observer un parallèle entre l’âge du plus vieux souvenir rappelé et l’âge d’acquisition du mot qui a servi à rappeler le souvenir. 

Et c’est effectivement ce que Conway constate: les résultats montrent que l’âge du premier souvenir est systématiquement plus vieux de quelques mois de l’âge d’acquisition du mot qui a permis de l’évoquer, et plus exactement de 12 mois en moyenne. Ce retard correspondrait au temps nécessaire à l’élaboration des connaissances conceptuelles liées au mot. C’est cette élaboration de concepts qui permettrait aux souvenirs de devenir récupérables à l’âge adulte. Et réciproquement, c’est cette absence de maturation du langage et des concepts liés qui expliquerait l’amnésie infantile. 

REFERENCES: First words and first memories, Catriona M. Morrison & Martin A. Conway. Cognition (2010), In Press.

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